Paiement interopérable dans l’UEMOA : entre révolution silencieuse et bataille marketing annoncée

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Paiement interopérable dans l’UEMOA : entre révolution silencieuse et bataille marketing annoncée

Par Odilon Gbaguidi pour Le Club Marketing Avis+

Le 28 août 2025, plus d’une dizaine de leaders marketing et de professionnels de la fintech se sont réunis à Abidjan pour analyser l’arrivée du paiement interopérable dans l’espace UEMOA. La rencontre modérée par Fleur ADOU, Directrice du Développement Commercial de AMSA ASSURANCES Côte d’Ivoire a été l’occasion d’un échange sans filtre sur les implications économiques, technologiques, marketing et sociales de cette transformation. À travers les interventions de Franck BOSSA, Directeur des Opérations Afrique de l’Ouest et Centrale de INTOUCH, Ben Kader DIOMANDE, Marketing Manager Ecobank Côte d’Ivoire & Digital Marketing Manager Cluster UEMOU et Fabrice ZAGBAYOU, Directeur Général ABX Accel,  on perçoit que cette réforme ne se limite pas à une évolution technique, mais s’impose comme une rupture systémique qui redistribue les cartes entre banques, opérateurs télécoms, fintechs et entreprises utilisatrices.

Une révolution imposée par le régulateur

La Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a pris l’initiative, dès 2024, d’instaurer un cadre interopérable permettant aux différents acteurs du paiement de se connecter à une plateforme unique, appelée PI. Derrière cette décision, plusieurs motivations : mettre fin au désordre d’un marché fragmenté, sécuriser les flux, favoriser l’inclusion financière, mais surtout rétablir une équité entre opérateurs qui avaient jusque-là verrouillé leurs « silos » respectifs. Comme l’ont rappelé plusieurs intervenants, l’expérience des télécommunications dans les années 1990 – lorsqu’il devenait impossible de limiter un client Orange à n’appeler que des numéros Orange – a inspiré cette ouverture forcée. De fait, à partir du 1er octobre 2025, toute personne disposant d’un compte mobile money ou bancaire pourra transférer de l’argent vers un autre acteur, sans intermédiaire et à coût nul pour les 30 premières transactions mensuelles.

Fin d’un modèle économique et incertitudes pour tous les acteurs

Cette bascule remet en cause la viabilité de nombreux modèles. Une large part des fintechs avaient construit leur business sur l’agrégation de services et sur la rémunération perçue à chaque transaction. Or, avec la gratuité imposée, ces revenus disparaissent. Certaines entreprises se voient ainsi privées de leur raison d’être, tandis que d’autres devront pivoter pour proposer de nouveaux services : gestion de trésorerie, scoring crédit, outils de réconciliation ou services à valeur ajoutée. L’un des intervenants, lui-même investisseur en capital-risque, a expliqué que 4 start-ups sur 5 rencontrées en 2023-2024 reposaient sur l’interopérabilité comme avantage compétitif. Aujourd’hui, ce qui était une innovation devient une commodité, obligeant les acteurs à « se réinventer » ou à disparaître.

Le consommateur au cœur de la transformation

Pour le client final, l’interopérabilité est une véritable libération. Plus besoin de multiplier les cartes SIM, les wallets ou de passer par des agrégateurs facturant des frais supplémentaires. Le client pourra payer n’importe qui, avec une simplicité inédite et une instantanéité totale. Cette fluidité, qui rapproche le digital de la liquidité du cash, devrait accélérer l’adoption des paiements électroniques, jusque dans les zones rurales. Des anecdotes partagées sur l’exclusion des éleveurs ou commerçants vivant sans route, électricité ou guichet bancaire rappellent que l’enjeu est aussi social : offrir un accès financier digne et universel. Désormais, la promesse est claire : un seul alias – lié à un numéro de téléphone ou une adresse – suffira pour envoyer et recevoir de l’argent partout dans l’UEMOA.

Entreprises et marchands : nouvelles règles du jeu

Pour les entreprises, l’impact est tout aussi massif. Les salaires pourront être versés instantanément, la trésorerie deviendra plus lisible et la collecte de paiements se fera directement sur leurs comptes bancaires, sans délais de compensation. Le cas des cotisations CNPS a été cité : demain, les fonds collectés ne seront plus logés chez un intermédiaire pendant plusieurs jours, mais crédités immédiatement. Cette immédiateté change les logiques de gestion financière. Pour les marchands, finis les étals où s’accumulent les QR codes d’Orange Money, Wave, MTN et autres. Un seul QR code PI suffira, universel et interopérable. La bataille ne se jouera donc plus sur la capacité à déployer des terminaux, mais sur la qualité de l’expérience offerte par la banque ou la fintech qui inscrira le marchand sur la plateforme.

Une guerre marketing de fidélisation

Si la gratuité et l’uniformisation des services de base éliminent la différenciation tarifaire, elles ouvrent une ère de concurrence sur l’expérience client. Comme l’a résumé un participant : « La vraie guerre marketing qui s’annonce n’est plus celle de l’acquisition, mais celle de la rétention. » Les acteurs devront inventer des leviers de valeur ajoutée : intégration de services tiers (paiement de factures, assurances, microcrédit, épargne automatisée), programmes de fidélité, ergonomie des applications, rapidité du support client. Dans ce contexte, les banques qui miseront sur la personnalisation et la confiance, ou les fintechs qui développeront des solutions verticalisées pour des secteurs comme l’agriculture, l’e-commerce ou la mobilité, auront un avantage décisif.

Données et inclusion : l’autre bataille

L’interopérabilité génère une ressource stratégique : la donnée. Pour la première fois, les flux seront visibles et centralisés, offrant une base solide pour le crédit scoring et l’évaluation de la solvabilité. Cette transparence pourrait transformer l’accès au crédit, jusque-là réservé aux salariés de grandes entreprises ou aux clients des banques traditionnelles. En connaissant l’historique transactionnel d’un vendeur de marché ou d’un chauffeur indépendant, les institutions financières pourront leur accorder microcrédits, avances de fonds ou découverts adaptés. Toutefois, cette richesse de données pose aussi des questions de gouvernance : qui y aura accès ? à quelles conditions ? et comment éviter que la BCEAO ne devienne le seul « maître » de la donnée client ?

Vers une société cashless ?

En toile de fond, l’ambition est claire : réduire drastiquement la dépendance au cash. Les participants ont insisté sur ce basculement culturel qui pourrait enfin faire de l’Afrique de l’Ouest francophone un espace financier digitalisé, à l’instar du Nigeria où payer du pain par carte est déjà banal. L’interopérabilité apparaît donc comme l’accélérateur ultime d’une société « cashless », avec tous les bénéfices attendus en termes de traçabilité, de lutte contre l’informel, de sécurité et d’inclusion. Mais elle ne se fera pas sans douleur : des revenus historiques disparaissent, les équilibres de pouvoir sont bouleversés, et les acteurs devront innover pour survivre.

A retenir :

Le paiement interopérable dans l’espace UEMOA marque un tournant historique. Derrière la promesse de simplicité pour le client, c’est une révolution structurelle qui redéfinit les business models et redistribue les rôles entre banques, fintechs, opérateurs et marchands. Si les « silos » tombent, c’est une nouvelle guerre marketing qui commence, centrée non plus sur le contrôle des canaux, mais sur la capacité à fidéliser par l’expérience, à exploiter intelligemment la donnée et à proposer des services à valeur ajoutée. L’enjeu n’est plus seulement technologique ou financier : il est stratégique et sociétal. Les gagnants seront ceux qui sauront se réinventer, tandis que les retardataires risquent d’être balayés par cette vague inédite.